Walid Joumblatt : « L’éditorial d’André Fontaine continue de sonner juste »

Walid Joumblatt/ Le Monde |

Série « Le Monde » et moi. A l’occasion des 75 ans du quotidien, le chef politique de la communauté druze au Liban livre ses « pensées du crépuscule », liées à des événements tragiques dans son pays.

« Un demi-siècle me lie déjà au Monde. Toute une vie, ou presque. C’est lors de mon voyage à Paris en 1969 que Le Monde est devenu une référence politique et littéraire internationale pour moi. J’étais accompagné de ma mère, May Joumblatt, une femme particulièrement avant-gardiste dans les domaines sociaux et politiques ; révolutionnaire même, puisqu’elle était engagée sur tous les fronts, de la révolution algérienne jusqu’à Ben Barka, sans oublier la cause palestinienne. Ma mère m’a beaucoup marqué jusqu’à son départ en septembre 2013 – d’une certaine façon, Le Monde est lié à son souvenir impérissable.

Mais Le Monde évoque aussi en moi le souvenir de mon père. Le lendemain de l’assassinat de Kamal Joumblatt [fondateur du Parti socialiste progressiste], le 16 mars 1977, par le régime syrien, André Fontaine [rédacteur en chef, puis directeur de 1985 à 1991] intitulait son éditorial « L’avenir insulté ». Le grand journaliste était aussi un grand historien. Aussi a-t-il vu loin, très loin, à travers cette formule. Car avec l’assassinat de Kamal Joumblatt commençait cette danse macabre, ce bal des maudits sinistrement orchestré par Damas, et qui allait emporter dans son linceul au fil des décennies des centaines de Libanais, de Palestiniens et de Syriens… L’avenir n’est pas seulement insulté chaque jour depuis les ides de mars 1977. Il est décimé, anéanti, sous les yeux passifs d’une communauté internationale qui s’est encore une fois montrée inutile lorsqu’il s’agit d’empêcher les innocents de mourir pour la liberté…

« Rien ne peut être réglé »
« La tutelle syrienne, établie au nom de l’ordre public, mais qui n’a pas su empêcher cet assassinat, a laissé subsister, avec des ressentiments intacts, la situation qui conduisit à la guerre. Aussi longtemps que celle-ci se poursuit dans les esprits, même si elle est étouffée dans ses manifestations par les soldats de Damas, rien ne peut être réglé », écrivait Fontaine dans son éditorial. Il avait raison. Pis, ces mots continuent, quarante-deux ans plus tard, de sonner juste.

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1969. 1977. Avec ces deux années-charnières, entre la tendresse et la tragédie, s’est établi un genre d’osmose avec Le Monde, devenu pour moi l’autorité de référence principale sur la politique régionale et mondiale. Certes, les années de guerre civile ont quelque peu interrompu cette relation. Mais, à titre d’exemple, je n’oublierai jamais comment, lors du siège de Beyrouth par l’armée israélienne en 1982, le correspondant du Monde Jean Gueyras partait chaque matin vers les différents fronts lorsque cela était possible, armé de sa sacoche, bien accrochée à son épaule. Puis est venue Françoise Chipaux, charmante et très courageuse.

J’avais pris l’habitude de collectionner, au fil des ans, les numéros du Monde-Dossiers et documents dans ma bibliothèque. Ils y sont toujours. Avec le temps, cette habitude s’est perdue. Aujourd’hui, c’est la domination des réseaux sociaux où il n’y a plus ni droite ni gauche, dans un monde qui va à la dérive, ravagé par la montée des extrêmes, et qui se laisse glisser progressivement dans le populisme et l’identitarisme.

C’est tout ce que je retiens maintenant de ma relation avec ce grand journal. Pardonnez-moi certaine lacunes ou trous de mémoire. En dépit de cette longue nuit qui n’en finit pas, je veux encore croire que, comme le dit Salah Stétié [écrivain et poète libanais], « avant et après l’oubli, il y a un long crépuscule qui est la vie ».