Joumblatt à «L’OLJ» :«Le dialogue? Oui. La capitulation? Jamais!»

Plongé dans ses lectures, une pile de dossiers à ses côtés, Walid Joumblatt paraît à la fois inquiet et détendu, un peu comme l’homme-paradoxe de Kierkegaard. Inquiet parce que plus que jamais conscient des responsabilités qui lui incombent d’éteindre les incendies que plus d’un pyromane provoquent depuis plusieurs mois dans la Montagne, dans une tentative manifeste d’essayer de le circonscrire pour lui briser l’échine, voire de l’écraser ou de le tuer, ne serait-ce que sur le plan symbolique et politique. Aussi déploie-t-il tous ses efforts, comme un démineur, pour désamorcer une à une toutes les bombes qui sont jetées en travers de son chemin. Deux esprits diaboliques le harcèlent, et il fait tout pour les mettre hors d’état de nuire, comme un exorciste pourchasserait Légion, le terrible démon aux cent têtes, jusque dans ses derniers retranchements : le spectre de 1977 – la liquidation par le régime syrien de Kamal Joumblatt, premier opposant au projet de l’alliance des minorités – et celui de 1982 – la désastreuse et absurde guerre druzo-chrétienne de la Montagne sur fond de manipulations des communautés par l’extérieur. Mais le chef du Parti socialiste progressiste est aussi détendu. S’il refuse de se laisser aller au jeu de la violence et de céder aux tentatives de parties adverses d’exploiter le discours de la haine sectaire pour raviver les plaies du passé et revisiter l’histoire, et s’il souligne que sa main reste tendue pour des tentatives de dialogue avec les parties libanaises alliées à l’axe syro-iranien, il précise cependant qu’il ne faut pas attendre de lui qu’il se soumette à la logique de la force. Walid Joumblatt ne prendra pas le chemin de la servitude volontaire et ne remontera pas l’histoire à contresens. Il ne prendra plus le chemin de Damas. Une ère qui est « à jamais révolue ». « C’est fini », affirme-t-il à « L’Orient-Le Jour » depuis son domicile de Clemenceau, sa chienne noire Lucy, petite-fille de feu Oscar, gambadant autour de lui. Mais, au-delà, conscient de la gravité des enjeux internationaux, régionaux et locaux « qui nous dépassent », il appelle le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, à la raison.

 

Concernant l’incident meurtrier « très grave » qui a eu lieu à Bassatine – et non à Qabr Chmoun, précise-t-il – le 30 juin dernier entre ses partisans et ceux du député Talal Arslane, sur fond de protestations contre la visite du chef du Courant patriotique, le ministre Gebran Bassil, dans la Montagne ce jour-là, Walid Joumblatt le replace dans la ligne de diverses démarches visant à tenter de l’assiéger politiquement. La loi électorale d’abord, une « fausse proportionnelle » qui visait notamment « à réduire son groupe parlementaire », et qui a « peut-être amélioré la représentation chrétienne », mais qui « a divisé encore plus le pays sur le plan communautaire ». Le groupe de M. Joumblatt est ainsi passé de 16 à 9 députés, et le CPL a créé artificiellement un sous-bloc pour renflouer le leadership de M. Arslane. Puis, l’incident de Choueifate avec le Parti démocrate de ce dernier, dans la foulée des législatives de l’été dernier et dans le cadre duquel un partisan du PSP a été tué. M. Arslane n’a jamais livré ses partisans recherchés dans cette affaire et a couvert leur fuite en Syrie. En janvier dernier, c’est le chef du parti al-Tawhid, Wi’am Wahhab, un proche du régime Assad comme Talal Arslane, qui a mobilisé des convois de partisans armés pour parader sur la route de Moukhtara, le palais ancestral des Joumblatt. La provocation a failli dégénérer en affrontement, lequel a toutefois eu lieu deux jours plus tard dans le village de M. Wahhab. Une patrouille des Forces de sécurité intérieure, dépêchée par le Premier ministre pour appréhender M. Wahhab, s’était heurtée aux partisans de ce dernier. L’un d’eux a péri d’une balle, dans des circonstances restées mystérieuses. Politiquement, M. Joumblatt a dû ensuite faire face, comme les Forces libanaises, à une volonté ferme de la part de Baabda et du CPL d’intégrer, sans doute sur insistance de l’axe Téhéran-Damas, un ministre druze arslaniste pro-Assad, Saleh Gharib, et de lui confier le portefeuille sensible des réfugiés syriens. « Et puis il y a eu l’affaire de Bassatine », enchaîne Walid Joumblatt. « Qu’est-ce qui nous attend encore à l’avenir, je ne sais pas », dit-il.

Les « ambitions » de Bassil

La rixe de Bassatine n’est pas née soudainement. Elle constitue le résultat d’une campagne menée par le chef du CPL et ses cadres et partisans durant des mois pour provoquer les partisans de M. Joumblatt sur le terrain sectaire. Après les attaques au vitriol sur les réseaux sociaux et les déclarations péremptoires dans les médias depuis la campagne électorale de l’an dernier, il y a eu « les dérapages verbaux de Gebran Bassil, qui ont créé une animosité dans certains secteurs de la Montagne ». « M. Bassil est libre d’aller là où il le désire et il est le bienvenu, mais pas de cette façon. Imaginez par exemple que j’aille faire une visite au Kesrouan ou au Metn avec toute une garde prétorienne et dans un climat de crispation sectaire suscité par mes bons soins, que se produirait-il ? » s’interroge-t-il.

Walid Joumblatt exprime ensuite son attachement à la réconciliation de la Montagne avec feu le patriarche Nasrallah Sfeir, consolidée avec le patriarche Béchara Raï et diverses autres composantes et personnalités chrétiennes. « Je salue toutes les parties et toutes les personnalités chrétiennes qui m’ont appuyé ainsi que la stabilité de la Montagne, et qui ont rejeté ce genre de manifestations ostentatoires de la part de M. Bassil. Je vois derrière tout cela des ambitions personnelles, des calculs politiques à court terme, ainsi que la haine farouche que me voue le régime syrien… ».

Arslane, « porte-parole de Nasrallah »

Partant, Walid Joumblatt a voulu immédiatement calmer le jeu, acceptant les différents efforts de médiation menés par le président de la Chambre Nabih Berry et le directeur de la Sûreté générale, le général Abbas Ibrahim. « Lors de ma première réunion avec Saad Hariri au dîner donné par M. Berry à Aïn el-Tiné, il y a près de trois semaines, nous avions évoqué la possibilité que si l’enquête précise qu’il faut transférer le dossier devant la Cour de justice, cela nécessiterait une décision du Conseil des ministres. La rhétorique adverse s’est aussitôt mise en branle, réclamant à tout prix la Cour de justice. D’accord. Mais nous avons insisté sur le fait qu’il fallait qu’il y ait d’abord une enquête pour déterminer les faits avec exactitude. J’ai livré deux personnes impliquées, après en avoir d’abord livré d’autres dont le lien avec l’incident n’a pas été établi. L’enquête a déterminé que l’un des deux avait effectivement tiré. De son côté, l’autre partie persiste encore à refuser de livrer ceux parmi les siens qui sont impliqués dans l’incident », explique-t-il.

Et le chef du PSP de souligner : « En fait, le verdict était prêt dès le départ. J’ai été désigné coupable avant même l’ouverture de l’enquête. L’entrevue accordée par le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah à la chaîne al-Manar a considérablement clarifié la situation. M. Arslane et les siens ne sont que des porte-parole de Nasrallah, qui a lui-même défendu la thèse selon laquelle l’incident était effectivement un guet-apens pour tuer un ministre, se posant à la fois comme enquêteur et juge d’instruction. »

« Je paie le prix de mes critiques contre Damas et Téhéran »

Interrogé sur le contexte de l’incident de Bassatine, M. Joumblatt propose la grille de lecture suivante : « Sur le plan régional, la “Syrie utile” que dirige Bachar el-Assad se met en place, et le régime syrien se sent désormais à l’aise. Avec la grande confrontation américano-iranienne aux enjeux énormes et qui dépasse tout le monde, le bloc irano-syrien ne veut plus d’autre décideur que lui sur le plan local. »

Mais que lui reprocherait-on exactement ? « C’est le procès de mes critiques contre le régime syrien et de mon soutien à la révolution syrienne qui est en train de se dérouler. Je paie aussi le prix de mes critiques contre les gardiens de la révolution, alors qu’il y avait eu une décision entre le Hezbollah et nous de tourner cette page et d’arrêter la joute verbale. J’ai expliqué plusieurs fois ma position concernant les fermes de Chebaa, qui n’est autre que la formulation de la résolution qui avait fait l’objet d’un accord à la conférence de dialogue national en 2006 en présence du secrétaire général du Hezbollah », répond Walid Joumblatt.

La « Fattouche connection »

Mais il y a autre chose, soulève-t-il. Le dossier de Aïn Dara. « S’agit-il de nous ramener à l’affaire de la cimenterie des frères Fattouche à Aïn Dara, à laquelle nous sommes opposés depuis longtemps ? Même si je suis persuadé que l’enjeu est plus grand, Pierre Fattouche a mis en exergue récemment la nature privilégiée de ses liens avec Maher el-Assad, en guise de rappel suffisamment suggestif. Quelque part, il y a donc une collusion d’intérêts autour de cette affaire, pour ne pas en dire plus. Mais avant l’histoire de l’usine de ciment, le désastre écologique subi par Aïn Dara était déjà très important à mes yeux. J’avais essayé de régler le problème sans succès. En 1998, lors d’une rencontre avec Hafez el-Assad, j’avais évoqué l’histoire de Fattouche et de Aïn Dara. Avec sa ruse caractéristique, Assad père ne m’avait pas répondu directement. C’est le chef d’état-major à l’époque Hikmat Chéhabi qui m’a confié plus tard que j’avais touché à un point trop sensible en faisant cette requête au président syrien, et qu’il considérait que l’affaire de Fattouche était rien moins qu’une affaire de famille », raconte M. Joumblatt. « Je ne comprends pas pourquoi Hassan Nasrallah veut intervenir et jeter de l’huile sur le feu dans la querelle avec les Fattouche. C’est décevant », ajoute-t-il.

« En fait, ils sont en train de me dire : vous êtes soit avec nous, soit contre nous. Cela me rappelle la politique de Rustom Ghazalé en 2004. Comme si moi, Walid Joumblatt, je pouvais changer quoi que ce soit à la donne régionale et internationale et au conflit immense qui se déroule entre les États-Unis et l’Iran. Ils voient des théories du complot partout en ce moment. Toutes ces questions me dépassent, et celle de Chebaa aussi », estime le chef du PSP.

« Nasrallah veut tout paralyser »

S’agissant des intentions du Hezbollah, Walid Joumblatt affirme : « Pour moi, Talal Arslane en soi ne représente rien du tout en matière de decision making. Il faut s’adresser au sayyed. Je ne comprends pas son attitude. Le Hezbollah a logiquement intérêt à relancer l’action du gouvernement, il a voté pour la première fois en faveur du budget, il est préoccupé par la stabilité du Liban. Je ne comprends pas pourquoi il ne veut pas débloquer cette affaire. Or c’est à lui qu’il faut poser la question. Je ne peux pas me mettre à sa place et tenter de déchiffrer sa logique. »

À Saad Hariri, M. Joumblatt adresse un message net : « Hassan Nasrallah veut tout paralyser. » « Peut-il accepter une critique, tolérer une opinion nuancée ? N’est-il pas possible d’adopter une autre approche de la situation ? Suis-je l’obstacle à sa politique ? Je n’ai pas de poids sur le terrain syrien. J’ai fait une tentative, qui a échoué, et je l’ai reconnu. S’il pense que je peux faire quelque chose pour les déserteurs de l’armée syrienne, ce n’est pas vrai. Je n’ai pas de poids là-bas. J’essaie simplement encore de soulager, avec l’aide d’Ankara, les druzes qui se trouvent à Idlib et je discute avec les Russes », ajoute-t-il.

« Je ne reprendrai pas le chemin de Damas »

« Il ne faut pas se faire d’illusions. La moumanaa souhaite-t-elle paralyser le pays et détruire la justice selon le mode du nouveau Mahdaoui local (en allusion au ministre Sélim Jreissati) ? Que veulent-ils ? Me faire taire ? Que je modère mon discours ? Quoi qu’il en soit, je ne reprendrai pas le chemin de Damas. Cela est hors de question. Cette ère est révolue. Je maintiendrai toujours mes positions critiques à ma façon envers le régime syrien, mais cela ne changera rien. Je le répète, je n’ai pas la capacité de modifier la donne », estime-t-il, reconnaissant aussi « ne pas avoir été très astucieux de critiquer les Russes » sur la question syrienne. Et de souligner : « Le dialogue ? Oui. La capitulation? Non. »

Pour Walid Joumblatt, la dissociation entre le Hezbollah et le régime syrien sur base d’un conflit irano-russe relève de la théorie pure : « Dès le départ, lorsque le Hezbollah s’est engagé à se battre aux côtés du régime, c’était un enjeu stratégique pour lui. À présent, il est question de l’Iran et de ses visées traditionnelles historiques, celles de l’Empire perse, depuis la nuit des temps. C’est chose accomplie. L’Iran a établi son influence depuis Téhéran jusqu’à la rive orientale de la Méditerranée. »

Appel à une initiative de Aoun

Interpellant le président de la République Michel Aoun, il dit : « Il est dans votre intérêt de prendre une initiative dans l’affaire de Bassatine. Nous avons accepté l’idée du Tribunal militaire, mais que quelqu’un soit arrêté dans le camp adverse ! Le mandat a encore trois années devant lui. M. Aoun souhaite-t-il que la situation perdure ainsi ? » Et à Gebran Bassil : « Je suis prêt à le rencontrer. Mais il va où ? On va où ? Il a marqué des points sur le plan électoral, mais est-ce ainsi qu’il entend assurer le succès du mandat de son beau-père ? Va-t-on encore passer trois ans comme cela ? »

« M. Aoun a dit que 300 000 réfugiés syriens sont rentrés chez eux et que d’autres peuvent donc rentrer aussi, théoriquement. Mais il s’agit de voir si le régime syrien souhaite qu’ils rentrent là où ils le peuvent. Et qu’en est-il des régions dévastées ? Qui va reconstruire la Syrie ? Le régime veut-il rapatrier les réfugiés de Homs, qu’il a détruit ? Et qu’est-il advenu de la commission russo-libanaise qui devait plancher sur une initiative de règlement de ce dossier ? De quoi Vladimir Poutine et le président ont-ils parlé à Moscou au cours de leur entretien de onze minutes, dont tout le monde a été écarté sauf la famille présidentielle? Autant de questions sans réponses », souligne le chef du PSP.

Et de finir par une pique supplémentaire à l’axe syro-iranien, au sujet cette fois de la tentative iranienne de mettre la main sur la carte palestinienne. « Je salue la position tenace de Mahmoud Abbas, qui n’a pas donné l’aval pour la vente de la Palestine. J’aurais bien souhaité que le Hamas suive l’exemple, pour l’unité et la force de la scène et de la cause palestiniennes… »

*للاطلاع على ترجمة المقال الى العربية 

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