Une Abbaya maculée de sang

Par Walid Joumblatt

الرئيس  وليد جنبلاط

Ce jour là, le 16 mars 1977, l’avenir fut insulté, comme l’a si bien dit André Fontaine. J’ajouterai fut insulté à jamais.

Avec Kamal Joumblatt partait le rêve d’un nouveau Liban, plus juste, plus moderne, face à un régime politique confessionnel, désuet.

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Avec Kamal Joumblatt partait l’espoir ou l’Idée d’un socialisme plus humain dans un monde Arabe régi par des dictatures militaires impitoyables ou des monarchies tribales réactionnaires.

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Avec Kamal Joumblatt partait la vision d’une paix en Palestine basée sur la formation de deux états, donnant ainsi un minimum de justice au peuple palestinien déraciné, face au sionisme colonisateur.

1977 fut l’année où la droite libanaise a été emportée par un triomphalisme destructeur qui allait plus tard précipiter l’affrontement sectaire terrible au Mont Liban; Mont Liban que Kamal Joumblatt voulait préserver à l’image du grand Emir Fakhreddine.

1977 fut le début de la mainmise syrienne sur le Liban, dans le contexte d’un schéma américain avalisé par les Arabes, visant à étouffer l’OLP et à décapiter la gauche libanaise, le Mouvement National Libanais présidé par Kamal Joumblatt, considéré comme un danger mortel aussi bien par les tyrans républicains que par les monarques absolus.

مأتم كمال جنبلاط

Tout changement ou remise en cause du système politique Libanais était interdit.

Toute aspiration nationale indépendante palestinienne était rejetée.

Plus tard, dans la foulée des invasions successives israéliennes et du dictat baasiste syrien. le Liban fut englouti dans un gouffre de violence inouïe et d’assassinats politiques.

Le lendemain de ce 16 mars, avant la prière précédant l’enterrement, selon la tradition et le cours du destin, la Abbaya ancestrale fut déposée sur mes épaules. Une Abbaya maculée de sang: le sang de Kamal Joumblatt et le sang des chrétiens innocents égorgés (en représailles) ce jour fatidique.

Alors commença un nouvel épisode de Moukhtara, des Joumblatt, des Druzes et du Liban.

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1977 n’étant qu’un petit interlude de calme avant la grande tempête de la Guerre de la Montagne, et ce qui s’en suivit, il fallait étouffer sa peine et dompter sa rage pour assurer la survie ainsi que la continuité et, surtout, relever les défis.

La géopolitique dictant ses choix inéluctables, après le 40è jour, je pris le chemin de Damas.

وليد جنبلاط والاسد
Vint le moment du rendez-vous, un autre rendez-vous avec le Destin.

En montant les marches du Palais Présidentiel, à l’époque un bâtiment modeste adossé au Mont Kassioun, arrivé au 1er étage, une porte s’ouvre sur un salon sobre au milieu duquel se tenait l’héritier du Vieux de la Montagne – Hafez Assad.

En avançant pour le saluer, il me fixait de ses petits yeux noirs intenses, où je crus apercevoir les pénombres d’un passé terrible.

Et il s’exclama surpris: « Comme tu ressembles à Kamal Joumblatt! ».

François Mitterrand, qui avait rencontré mon père Kamal Joumblatt à Paris quelques mois avant le 16 mars, avait résumé l’inévitable conflit en disant:

“Enfin le jugement que portait Joumblatt r le Druze sur Assad, le président Syrien qui est lui Alaouite, rappelait la présence insistante des siècles “.

L’abeille et l’architecte
Ceci était il y a 39 ans.

Aujourd’hui, après 100 ans, l’edifice construit à l’époque par les puissances coloniales, Sykes-Picot, s’écroule au milieu d’un gigantesque brasier de feu et de sang dans ce qu’on appelle le Croissant fertile.

سايكس بيكو

Comme si le cours de l’histoire impliquait de réduire à nouveau les peuples de cette région à l’état de bédouins, de nomades errants partout dans le monde.

En revanche l’autre édifice, Balfour, dont le centenaire est l’année prochaine, tient toujours.

Aujourd’hui, c’est une grande chance pour moi de pouvoir garantir/réaliser la relève sans violence. C’est en fait une grâce du Destin que la Abbaya des Joumblatt se pose normalement sur les épaules de Teymour, mon fils.

Avec lui s’ouvre un nouvel épisode, une nouvelle page de l’histoire de la Montagne, des Druzes et du Liban. Puisse-t-elle assurer la survie ainsi que la continuité et, pourquoi pas, la paix.

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A cette fin, s’impose la mission de préserver ce Liban qui le mérite bien, l’enjeu en vaut la peine.